Photography via Envato. Stock photography. Posed by model.
Psychose post-partum : pourquoi ne s’y intéresse-t-on qu’après une tragédie ?

Le procès de Lindsay Clancy, accusée du meurtre de ses trois enfants, s’est terminé sans verdict le 4 septembre. Après sept jours de délibérations, onze jurés partageaient le même avis, tandis qu’un seul s’y opposait. Face à cette impasse, le juge a déclaré le procès nul. Le procureur du comté de Plymouth, dans le Massachusetts (États-Unis), n’a pas encore indiqué si l’affaire ferait l’objet d’un nouveau procès (1,2).
Tout au long du procès, les éléments de preuve psychiatriques ont fait l’objet de controverses (1). Cet article ne cherche pas à tirer une conclusion à laquelle le jury lui-même n’a pas pu parvenir.
Mais la réaction du public nous révèle quelque chose d’important.
Parallèlement à l’horreur suscitée par la mort de trois enfants, une immense vague de compassion s’est manifestée envers la femme accusée de les avoir tués. Pour certaines personnes, cette compassion semble déplacée, comme si reconnaître la possibilité d’une maladie mentale grave revenait à minimiser la perte de ces vies. Pour d’autres, notamment les mères, cette affaire a touché une corde particulièrement sensible. Elles voient une femme dont l’état de santé mentale s’est progressivement détérioré après l’accouchement et qui, malgré plusieurs contacts avec les services de santé, n’a pas reçu l’aide dont elle avait besoin.
Il n’est pas nécessaire de déterminer laquelle de ces interprétations correspond à la réalité pour comprendre pourquoi cette affaire a suscité des réactions aussi profondes.
Nous considérons l’amour maternel comme la forme d’amour la plus forte et la plus instinctive qui soit. Ainsi, lorsqu’une mère fait du mal à ses enfants, l’opinion publique cherche rapidement des explications d’ordre moral. Elle doit être cruelle, égoïste, voire calculatrice. Un monstre. La psychose post-partum soulève pourtant une possibilité bien plus difficile à accepter : une personne peut aimer ses enfants et, sous l’effet d’une maladie psychiatrique grave, perdre sa capacité à percevoir la réalité.
C’est ce que peut provoquer une psychose. Cette explication ne constitue pas un verdict et ne diminue en rien la gravité du mal causé. Mais notre difficulté à accepter que ces deux réalités puissent coexister contribue à expliquer pourquoi la psychose post-partum reste si mal comprise.
Aujourd’hui, les discussions portent largement sur ce qui devrait se passer après une tragédie de cette nature. Pourtant, la véritable question relève de la santé publique : pourquoi une urgence psychiatrique rare, mais traitable, ne retient-elle encore généralement l’attention qu’une fois qu’une catastrophe s’est déjà produite ?
La psychose post-partum n’est pas une forme extrême du baby blues
La psychose post-partum est une maladie mentale rare, mais grave, qui survient après l’accouchement. Ses symptômes peuvent comprendre des idées délirantes, des hallucinations, des épisodes maniaques, une dépression sévère, de la paranoïa, une confusion mentale ou des comportements radicalement inhabituels chez la personne concernée (3,4).
Une idée délirante est une conviction profondément ancrée qui ne correspond pas à la réalité. Une personne peut, par exemple, être persuadée qu’elle ou son bébé possède des pouvoirs particuliers, que d’autres personnes cherchent à lui faire du mal ou qu’elle reçoit des messages ou des instructions d’une force extérieure. Les hallucinations surviennent lorsqu’une personne entend, voit, sent ou ressent des choses qui n’existent pas réellement.
Pourtant, la psychose post-partum ne se manifeste pas toujours comme on pourrait l’imaginer. Dans la plupart des cas, ce sont les troubles de l’humeur qui prédominent. Dans la plus vaste étude consacrée aux manifestations de la psychose post-partum, menée auprès de 130 femmes, 34 % présentaient des symptômes maniaques, 41 % des symptômes dépressifs et 25 % des manifestations atypiques, proches d’un état confusionnel aigu (3).
Les premiers signes d’alerte peuvent comprendre une insomnie sévère, un regain d’énergie inhabituel, des pensées qui s’enchaînent à toute vitesse, de l’agitation, de l’irritabilité et des sautes d’humeur extrêmes (3). Les symptômes peuvent également évoluer très rapidement, parfois en quelques heures seulement. C’est notamment pour cette raison que la maladie passe souvent inaperçue (3). Une femme peut se trouver dans un état de crise psychiatrique aiguë à trois heures du matin, puis paraître calme et parfaitement capable de s’exprimer à dix heures, lorsqu’un professionnel de santé la reçoit (3).
La psychose post-partum apparaît généralement au cours des deux premières semaines suivant l’accouchement, souvent dès les premiers jours. Elle peut aussi se déclarer plus tard, mais cela reste moins fréquent (3,4).
En raison de son apparition rapide et de la difficulté qu’éprouvent les personnes concernées à prendre conscience de leur état, la psychose post-partum est considérée comme une urgence psychiatrique nécessitant une prise en charge immédiate (4).
Cette absence de conscience de la maladie est un élément essentiel. Nous encourageons habituellement les personnes qui rencontrent des difficultés psychiques à demander de l’aide. Mais ce conseil perd tout son sens lorsque la maladie elle-même empêche de reconnaître que l’on a besoin d’aide.
Les partenaires, les proches, les ami·e·s et les professionnel·le·s de santé doivent donc être prêt·e·s à agir pour la personne concernée.
Ce que la couverture médiatique laisse souvent de côté, c’est que la grande majorité des femmes atteintes de psychose post-partum ne font de mal à personne. Lorsque la maladie entraîne un décès, c’est plus souvent la mère elle-même qui perd la vie (5).
Aux États-Unis, les troubles de santé mentale causent davantage de décès chez les femmes au cours de l’année suivant l’accouchement que les hémorragies et les maladies cardiaques réunies. La plupart de ces décès seraient évitables (6,7).
Les hormones peuvent jouer un rôle, mais elles n’expliquent pas tout
Il n’existe pas de cause unique connue à la psychose post-partum. L’accouchement entraîne des bouleversements hormonaux soudains, mais aussi des modifications du système immunitaire, du sommeil, de la réponse au stress et de l’horloge biologique. Les scientifiques pensent que ces changements peuvent agir comme des déclencheurs biologiques chez les personnes qui présentent déjà une certaine vulnérabilité (5).
Cependant, on ne peut pas tout expliquer par les hormones. Les changements hormonaux surviennent après chaque accouchement, alors que la psychose post-partum ne touche qu’une à deux personnes sur 1 000 environ (4,8).
Des facteurs génétiques, des antécédents personnels ou familiaux de troubles psychiatriques sévères, des changements de traitement médicamenteux, des complications lors de l’accouchement ou encore d’importantes perturbations du sommeil peuvent également intervenir (5,8,9).
Certaines personnes présentent un risque plus élevé que d’autres de développer une psychose post-partum. C’est notamment le cas des personnes atteintes d’un trouble bipolaire de type I, d’un trouble schizo-affectif ou ayant déjà connu un épisode de psychose post-partum.
Chez les femmes atteintes d’un trouble bipolaire, le risque de présenter un épisode psychiatrique après l’accouchement est d’environ une sur six. Une méta-analyse estime même que ce risque pourrait concerner jusqu’à une femme sur cinq (5,8).
Chez les femmes ayant déjà vécu un épisode de psychose post-partum, le risque de récidive après un nouvel accouchement est d’environ une sur trois (5,10).
Les antécédents familiaux de psychose post-partum ou de trouble bipolaire augmentent également le risque, tout comme le fait de vivre une première grossesse (10,11).
Dans l’idéal, les personnes présentant un risque élevé devraient bénéficier d’un suivi spécialisé en santé mentale périnatale dès la grossesse.
Ce suivi peut notamment comprendre un plan de prise en charge écrit précisant les traitements médicamenteux, les stratégies pour préserver le sommeil, les premiers signes d’alerte de troubles psychiques, les coordonnées des personnes à contacter en cas d’urgence et les mesures à prendre immédiatement après l’accouchement.
Mais dans une grande partie des États-Unis, la principale difficulté consiste à trouver un professionnel de santé disposant de cette spécialisation.
La psychose post-partum peut aussi toucher des personnes qui n’ont aucun antécédent psychiatrique. Et il ne s’agit pas d’une exception rare.
Environ la moitié des femmes qui développent cette maladie n’avaient jamais reçu de diagnostic de trouble psychiatrique sévère auparavant (12).
Pour ces familles, l’épisode lui-même constitue le premier signe de cette vulnérabilité.
Cela souligne l’importance de proposer à toutes les personnes un dépistage des troubles de santé mentale pendant la période périnatale, ainsi qu’un accès aux ressources adaptées.
Un système de santé qui se limite au dépistage des facteurs de risque connus passera à côté d’environ la moitié des personnes qu’il devrait identifier et accompagner.
Les premiers signes d’alerte ne ressemblent pas forcément à une psychose
La psychose post-partum peut facilement être confondue avec l’épuisement, l’anxiété ou les bouleversements émotionnels liés aux soins d’un nouveau-né.
Ce qui la distingue généralement, c’est la rapidité, l’intensité et le caractère inhabituel des changements observés (3).
Les premiers signes d’alerte peuvent comprendre :
Une incapacité à dormir, même lorsque le bébé dort ou qu’une autre personne s’en occupe
Un regain d’énergie inhabituel ou l’impression de ne plus avoir besoin de dormir
Des pensées qui défilent à toute vitesse ou un débit de parole beaucoup plus rapide que d’habitude
Une agitation intense, une nervosité importante ou une forte irritabilité
Des sautes d’humeur rapides et extrêmes
Une confusion mentale ou des difficultés à suivre une conversation
De la paranoïa ou une méfiance excessive
Le sentiment d’être surveillée, contrôlée, persécutée ou investie d’une mission particulière
Des convictions qui semblent impossibles ou déconnectées de la réalité
Le fait de voir ou d’entendre des choses que les autres ne perçoivent pas
Des comportements radicalement inhabituels chez la personne concernée (3,4)
Le sommeil joue un rôle particulièrement complexe.
Il y a une différence entre des parents qui sont régulièrement réveillés par leur bébé et une personne qui n’arrive pas à dormir même lorsqu’elle en a la possibilité, ou qui a soudainement l’impression de ne plus avoir besoin de sommeil du tout.
Le manque de sommeil peut accroître la vulnérabilité aux épisodes maniaques ou psychotiques. Mais l’incapacité à dormir peut aussi être l’un des premiers symptômes indiquant qu’un épisode a déjà commencé (8).
Les partenaires et les membres de la famille peuvent remarquer ces changements avant même que la personne concernée en prenne conscience.
L’impression soudaine qu’un proche « n’est plus lui-même » doit être prise au sérieux, particulièrement au cours des premières semaines suivant l’accouchement.
Pourtant, notre système repose encore largement sur la capacité des jeunes parents et de leurs familles à reconnaître une maladie dont la plupart n’ont jamais entendu parler.
Toutes les pensées effrayantes ne sont pas des signes de psychose
La forte médiatisation de tragédies rares peut inquiéter des personnes qui présentent des symptômes psychiques bien plus fréquents après l’accouchement.
Il est donc essentiel de bien distinguer ces différents troubles et de comprendre à quelle fréquence ils surviennent.
Le baby blues (tristesse post-partum) touche entre 50 et 80 % des femmes qui viennent d’accoucher. La dépression post-partum concerne environ une femme sur huit (13). La psychose post-partum, quant à elle, ne touche qu’une à deux personnes sur 1 000 (4,8).
Le baby blues peut provoquer des pleurs fréquents, de l’irritabilité, de l’anxiété et des sautes d’humeur au cours des premiers jours suivant l’accouchement. Ces manifestations atteignent généralement leur intensité maximale entre le troisième et le cinquième jour.
Elles disparaissent habituellement en moins de deux semaines et ne s’accompagnent pas d’une perte de contact avec la réalité (13,14).
La dépression post-partum se caractérise par une humeur dépressive persistante. Elle peut également entraîner une perte d’intérêt pour les activités habituelles, un sentiment de désespoir, de la culpabilité, des troubles du sommeil ou de l’appétit, ainsi que des pensées liées à la mort ou à l’automutilation.
Elle peut être sévère et nécessiter un traitement, mais la plupart des personnes atteintes de dépression post-partum conservent leur contact avec la réalité.
Dans de rares cas, une dépression sévère peut s’accompagner de symptômes psychotiques. Il s’agit alors d’une forme différente et plus grave de la maladie (3).
Le trouble obsessionnel compulsif (TOC) du post-partum peut provoquer des pensées ou des images intrusives et effrayantes dans lesquelles le bébé subit un préjudice.
Ces pensées sont généralement très angoissantes et vont à l’encontre des souhaits de la personne concernée. Elles provoquent précisément de l’anxiété parce que leur contenu lui paraît insupportable.
Avoir une pensée intrusive ne signifie pas vouloir passer à l’acte et ne permet pas non plus de prédire qu’une personne fera du mal à quelqu’un.
Une idée délirante est différente. Elle n’est pas vécue comme une pensée indésirable, mais comme une vérité.
En réalité, dans la grande majorité des cas, la psychose post-partum ne s’accompagne d’aucune pensée visant à faire du mal à qui que ce soit.
Dans de rares situations, cependant, une idée délirante peut amener une personne à considérer qu’il est justifié de faire du mal à quelqu’un.
Le risque d’infanticide en cas de psychose post-partum non traitée est estimé entre 1 et 4 % (8).
C’est cette manifestation rare et particulièrement grave de la psychose post-partum qui domine la couverture médiatique et déforme la perception de la maladie dans son ensemble.
Chacun·e devrait pouvoir parler des pensées intrusives qui l’inquiètent sans craindre d’être considéré·e comme une personne dangereuse.
Seul·e un·e professionnel·le de santé qualifié·e peut déterminer ce que signifient les symptômes dans une situation donnée.
Regrouper tous les troubles de santé mentale du post-partum dans une même catégorie alarmante renforce la stigmatisation. Cela dissuade également les personnes concernées de parler ouvertement de ce qu’elles vivent.
La tragédie, c’est que la psychose post-partum peut être traitée
La psychose post-partum est une maladie grave, mais elle peut être traitée, et de nombreuses personnes guérissent complètement. Lorsqu’elle est identifiée et prise en charge rapidement, le pronostic à long terme est favorable (4).
Le traitement nécessite généralement une hospitalisation. Il peut comprendre des médicaments antipsychotiques, un régulateur de l’humeur comme le lithium, des médicaments favorisant le sommeil et, dans certains cas, une électroconvulsivothérapie (3,4).
La difficulté réside dans le lieu où la personne peut être prise en charge.
Au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans une grande partie de l’Europe occidentale, des unités mère-bébé permettent d’hospitaliser la mère avec son nourrisson. Une femme peut ainsi recevoir des soins psychiatriques tout en restant auprès de son bébé et en bénéficiant d’un accompagnement pour s’en occuper.
Les États-Unis ne disposent pas d’un système équivalent.
Le répertoire national de Postpartum Support International ne recense que cinq programmes d’hospitalisation psychiatrique périnatale dans tout le pays, situés dans l’Arkansas, en Californie, en Louisiane, dans l’État de New York et en Caroline du Nord. Les 45 autres États ne disposent d’aucun programme de ce type.
L’unité de l’université de Caroline du Nord, première structure de ce genre aux États-Unis lors de son ouverture en 2011, ne compte que cinq lits. De plus, aucun de ces cinq programmes ne permet au bébé de rester auprès de sa mère pendant la nuit (15,16).
Environ une vingtaine d’États proposent des programmes d’hospitalisation de jour ou de soins ambulatoires intensifs en psychiatrie périnatale. Mais ces dispositifs ne conviennent pas aux personnes qui traversent un épisode psychotique aigu (16).
Dans la majeure partie du pays, la prise en charge se déroule donc généralement dans un service de psychiatrie générale, sans expertise particulière en santé mentale périnatale, sans accompagnement à l’allaitement et sans la présence du bébé.
Les mères décrivent cette séparation comme profondément traumatisante et comme un obstacle à leur rétablissement. Certaines renoncent même à demander de l’aide précisément parce qu’elles redoutent d’être séparées de leur enfant (17).
Les symptômes les plus sévères peuvent persister pendant plusieurs semaines, mais le rétablissement prend souvent entre six et douze mois, voire davantage.
Certaines personnes traversent ensuite une période de dépression ou éprouvent des difficultés à accepter ce qui s’est passé pendant leur maladie. Un accompagnement psychologique régulier et une aide concrète au quotidien peuvent être précieux pendant cette période.
Le risque de connaître un nouvel épisode après un autre accouchement est important (5,10). Cela ne signifie toutefois pas qu’une nouvelle grossesse soit exclue.
Une consultation préconceptionnelle, un suivi spécialisé, un traitement préventif lorsque cela est indiqué, des mesures pour préserver le sommeil et un plan de prise en charge clair pour le post-partum peuvent permettre d’accéder rapidement aux soins si des symptômes apparaissent (5).
Le paradoxe douloureux, c’est que nous connaissons de nombreux facteurs de risque. Nous connaissons beaucoup des premiers signes d’alerte. Nous savons que la maladie peut évoluer rapidement. Et nous savons que les traitements peuvent être efficaces.
Pourtant, les familles doivent encore trop souvent se battre pour être entendues.
En cas de suspicion de psychose post-partum, il faut consulter le jour même
Si vous pensez qu’une personne souffre de psychose post-partum, n’attendez pas de voir si les symptômes disparaissent d’eux-mêmes. Une évaluation psychiatrique en urgence est nécessaire, le jour même.
Contactez le professionnel de santé ou le service que vous pouvez joindre le plus rapidement : gynécologue-obstétricien·ne, sage-femme, pédiatre du bébé, psychiatre ou spécialiste en santé mentale périnatale si la personne bénéficie déjà d’un suivi, ou encore un service local d’aide en situation de crise.
Si la mère ou le bébé court un danger immédiat, appelez les services d’urgence de votre pays ou rendez-vous aux urgences les plus proches. Précisez clairement que la personne a récemment accouché et que vous suspectez une psychose post-partum. Le fait de nommer cette maladie peut influencer l’évaluation du degré d’urgence et la rapidité de la prise en charge.
En attendant l’arrivée des secours, ne laissez pas la personne seule et ne lui confiez pas l’entière responsabilité du bébé. Gardez votre calme et évitez de contester ses idées délirantes ou ses convictions inhabituelles. Reconnaissez qu’elle peut avoir peur ou se sentir dépassée, et concentrez-vous sur sa mise en sécurité.
Notez les informations importantes et communiquez-les lors de l’évaluation médicale : les dates, le nombre d’heures de sommeil, les propos inhabituels qu’elle a tenus et les changements que vous avez observés.
Comme les symptômes peuvent fluctuer, un seul entretien aux urgences ne permet pas toujours au personnel soignant de mesurer ce que la famille a constaté à domicile. Si le premier professionnel consulté minimise vos inquiétudes et que les symptômes persistent ou s’aggravent, consultez à nouveau, éventuellement dans un autre établissement, et insistez pour obtenir une évaluation.
La sensibilisation ne suffit pas à compenser les défaillances du système de santé
Aux États-Unis, le suivi médical après l’accouchement est structurellement fragmenté.
Le suivi obstétrical prend souvent fin sans qu’un relais clair soit assuré par un autre service. La personne qui a accouché bénéficie généralement d’une seule consultation de contrôle, environ six semaines après la naissance, alors que le bébé peut être examiné quatre ou cinq fois pendant cette même période.
Le pédiatre peut donc être le seul médecin à voir régulièrement une mère dont la santé mentale se dégrade. Pourtant, les pédiatres ne sont ni formés ni rémunérés pour prendre en charge les troubles psychiatriques maternels.
Les services d’urgence, les médecins généralistes et les professionnels de santé mentale peuvent ainsi n’avoir chacun accès qu’à une partie des informations nécessaires pour comprendre la situation dans son ensemble.
Les outils habituels de dépistage de la dépression post-partum peuvent eux aussi passer à côté des signes d’alerte.
Des questionnaires comme l’échelle de dépression postnatale d’Édimbourg ont principalement été conçus pour repérer les symptômes dépressifs. Ils ne comportent pas de questions spécifiques sur les épisodes maniaques, la confusion mentale, la diminution du besoin de sommeil ou les changements rapides de comportement.
De nombreux professionnels de santé sont également peu formés à reconnaître une psychose post-partum, notamment lorsque la personne n’a aucun antécédent connu de trouble psychiatrique sévère (3).
La classification de la maladie complique encore les choses.
La psychose post-partum ne dispose pas de catégorie diagnostique propre dans le DSM, le principal manuel de référence utilisé aux États-Unis pour diagnostiquer les troubles mentaux. La période qu’il définit comme correspondant à l’apparition de troubles après l’accouchement est également plus courte que celle reconnue par les cliniciens dans leur pratique (5,18).
En l’absence de critères diagnostiques spécifiques, la maladie peut être identifiée et consignée différemment selon le professionnel de santé consulté.
L’accès aux soins constitue un autre obstacle.
La plupart des États américains ont prolongé la couverture Medicaid jusqu’à un an après la grossesse, ce qui représente une véritable avancée. Mais disposer d’une assurance maladie ne garantit pas de pouvoir consulter un psychiatre. Dans de vastes régions du pays, les spécialistes restent tout simplement indisponibles.
La peur peut également empêcher les femmes de parler ouvertement de ce qu’elles vivent.
Une mère peut craindre d’être jugée, séparée de son bébé ou considérée comme incapable de s’occuper de son enfant (18).
Même lorsqu’une famille demande de l’aide, elle peut se heurter à de longs délais d’attente ou être renvoyée d’un service à l’autre, sans qu’aucun ne dispose des moyens nécessaires pour intervenir.
Les campagnes de sensibilisation ne peuvent pas remédier au manque de lits dans les unités spécialisées ni à l’absence de coordination entre les services.
On ne peut pas attendre des familles qu’elles gèrent seules une urgence psychiatrique simplement parce qu’on leur a expliqué quels signes d’alerte surveiller.
Pour les femmes présentant un risque élevé, une meilleure prise en charge devrait commencer avant même l’accouchement.
Elle devrait reposer sur des professionnels de santé capables de reconnaître les premiers signes de la maladie, un parcours clairement défini pour accéder à une évaluation psychiatrique en urgence et des possibilités de traitement permettant, dans la mesure du possible, de maintenir la mère et son bébé ensemble.
Cela implique également de prendre les familles au sérieux lorsqu’elles signalent un changement profond et soudain chez une personne de leur entourage.
La manière dont nous réagissons après une tragédie relève aussi d’un choix
Il est intéressant d’observer à quel point la manière de traiter ces affaires varie d’un pays à l’autre.
En Angleterre et au pays de Galles, la loi reconnaît depuis 1938 que l’accouchement peut perturber l’état mental d’une femme. L’Infanticide Act 1938 prévoit ainsi la possibilité de qualifier autrement que de meurtre certaines affaires impliquant la mort d’un enfant de moins de douze mois (19).
Une vingtaine de pays disposent de dispositions légales comparables (20,21).
Aux États-Unis, aucune loi équivalente n’existe (20,21). L’Illinois est le seul État dont le code pénal mentionne explicitement les troubles psychiques du post-partum, et uniquement comme circonstance atténuante pouvant être prise en compte lors de la détermination de la peine, après une condamnation (22).
Dans les autres États, la défense doit s’appuyer sur les dispositions relatives à l’irresponsabilité pénale pour cause de troubles mentaux, initialement conçues pour d’autres maladies.
Ces dispositions varient considérablement d’un État à l’autre. Quelques États ont même complètement supprimé la possibilité d’invoquer l’irresponsabilité pénale pour cause de troubles mentaux.
Il peut également être difficile d’établir rétrospectivement qu’une femme souffrait de psychose post-partum.
Des expert·e·s peuvent être sollicité·e·s plusieurs mois, voire plusieurs années après les faits, pour déterminer l’état mental d’une femme à un instant précis.
Pour cela, ces spécialistes doivent s’appuyer sur des dossiers médicaux qui peuvent contenir des diagnostics différents, voire aucun diagnostic, ainsi que sur des témoignages décrivant des symptômes qui ont pu évoluer depuis.
Or, environ la moitié des femmes qui développent une psychose post-partum n’ont aucun antécédent psychiatrique documenté, ce qui rend la reconstitution de leur état mental a posteriori encore plus difficile (18).
Un diagnostic médical ne détermine pas à lui seul la responsabilité pénale.
Mais lorsque la justice cherche à établir si une femme comprenait ce qu’elle faisait au moment des faits, les lacunes de son dossier médical et l’évolution rapide de la maladie peuvent compliquer la présentation d’une défense adaptée.
C’est pourquoi, dans l’affaire Clancy, la question de la responsabilité pénale s’est finalement posée en termes de tout ou rien.
Douze jurés sans formation spécialisée en psychiatrie ont dû se prononcer sur un état mental que la psychiatrie elle-même ne parvient pas à caractériser pleinement (1,2).
Il n’est donc guère surprenant qu’ils n’aient pas réussi à parvenir à une décision unanime.
Éprouver de la compassion pour une personne accusée d’avoir causé des souffrances terribles ne revient pas à l’acquitter.
Cette compassion peut traduire la conviction que la maladie mentale et la responsabilité individuelle ne se laissent pas facilement enfermer dans les catégories de « victime » ou de « monstre ».
Elle peut aussi exprimer une colère face au fait que les dangers des troubles psychiques du post-partum ne suscitent une attention nationale que lorsqu’il est déjà beaucoup trop tard.
Un tribunal finira peut-être par trancher la question de la responsabilité pénale de cette femme.
Mais quelle que soit sa décision, elle ne répondra pas à la question fondamentale soulevée par cette affaire : pourquoi continuons-nous à traiter la psychose post-partum comme un sujet marginal et méconnu, pour ensuite nous étonner que les familles ne sachent pas la reconnaître ?
Il ne devrait pas falloir attendre une tragédie pour que la perte de contact avec la réalité d’une mère soit reconnue comme une urgence médicale.
Où trouver de l’aide en cas d’urgence
En France, en cas d’urgence psychiatrique, appelez le 15 (SAMU) ou le 112. Pour obtenir des conseils médicaux urgents, vous pouvez également contacter le 15, qui pourra vous orienter vers une prise en charge adaptée.
En Belgique, en cas d’urgence psychiatrique, appelez le 112. Pour une assistance médicale non urgente en dehors des heures de consultation habituelles, vous pouvez contacter le 1733, le numéro de la garde médicale.
En Suisse romande, en cas d’urgence psychiatrique, appelez le 144 (ambulance) ou le 112. Pour obtenir des conseils médicaux, vous pouvez contacter le service de garde médicale de votre canton.
Important : en cas de suspicion de psychose post-partum, une évaluation psychiatrique urgente est nécessaire, si possible le jour même. Les services d’écoute et de conseil ne remplacent pas une prise en charge psychiatrique d’urgence.
Votre gynécologue-obstétricien·ne, votre sage-femme, le ou la pédiatre de votre bébé ou un service spécialisé en psychiatrie périnatale peuvent vous aider à obtenir rapidement une évaluation adaptée.
